Les Alpes et la Suisse

L’ultime défi ou la dernière gourmandise, tout est question de point de vue. Nous sommes comme l’eau de notre dernière baignade en Méditerranée, aux courants à la fois chaux et froids en même sans se mélanger. Nous sommes excités et couards car en face de nous se dressent les Alpes.

Nous avons attendu une fenêtre météo pour tenter la traversée jusqu’à la Chaux-de-fond. Trois jours à Bergamo pour préparer et patienter les 500 derniers kilomètres. On regarde la pluie tomber derrière les doubles vitrages confortables, même une visite de la ville nous décourage. On nous parle du San Gottarno, de la Tremola, de ses pavés et de ses lacets mythiques. Cela donne le vertige. On s’inquiète d’avance pour nous des quasi 2000 m de dénivelé positif à grimper. La météo est sensée s’améliorer mais il pleut encore comme vache-qui-pisse. Peu importe, il nous faut partir car dans une semaine les cols seront fermés.

Sur la route, je me souviens d’un jeu que nous avions. Nous devions au tour à tour trouver quelques choses à ajouter à la liste « ça pourrait être pire ». Ça nous fait rire et sourire pour tromper les faits car nous n’apercevons pas le moindre paysage avant Monte Carasso. Le lac de Como nous est offert tronqué sous une nappe de brouillard. Nous passons le poste frontière suisse et encore une dernière fois il faudra déconstruire les préjugés bien ancrés sur la Suisse. Mais la magie n’a pas mis longtemps à s’opérer. Nous n’avons pas campé une seule fois en suisse, d’ailleurs nous n’avons plus sortie la tente depuis Bologna. Nous nous efforçons de mettre en application notre dernière devise de bon voyageur : « on ne perd rien à demander ». Alors on a demandé et les Suisses nous ont donné. Un lieu chaque soir où passer la nuit, presque toujours un lit, un plat de pâtes, un coin au chaud et une douche. Je ne sais pas si nous sommes chanceux ou si nos têtes leur revenaient bien, mais entre la maison de Mauro à Riva San Vital, la chambre de Hervé et Valeria à Lucarno, le bunker de la protection civile de Airolo, le plancher au dessus des vaches laitières de Daniel à Oberwald, l’ancienne salle de classe de Marianne à Sundlauenen et l’appartement de Anna et Claudio; les suisses nous ont reçu comme des pachas. Et je ne parle pas de l’accueil de la Chaux de Fond, chez Papi Corbu on sait recevoir. Les Alpes nous était offertes sur un plateau, comme des cyclistes pro nous étions reçu à la fin de chaque étapes avec confort et bienveillance. Comme si presque tout avait déjà été organisé. Peut importe si c’est notre culot, notre chance, les énergies, le destin ou la compassion des suisses (car qui est assez bête pour traverser ces montagnes avec 30 kilos de barda sur des vélos fatigués par 10000 km fin Octobre); notre conclusion: les suisses ont été généreux avec nous.

« La montagne ça vous gagne », ça c’est clair. Surtout lorsqu’il faut passer sous une barrière qui indique fermé la Tremola, surtout quand on enchaine le Saint Gottard, le Furka et le Grimsel. On navigue verticalement dans des paysages aussi changeants que la météo est imprévisible en montagne. Les dégradés vert-jaune-orange-rouge des forêts propulsent l’imaginaire au Canada, les lacets pavés se déroulent facilement sous nos roues, la pureté du bleu des grands lacs font mentir nos aquarelles trop pâles, on côtoie des glaciers qui accouchent du Rhin et du Rhône, on parcourt des vallées lisses de pâturages tondus qui ont dû régaler des troupeaux entiers de bovins, on découvre de vieux chalets suspendus sur des pilonnes de pierre.

Du haut des cols jusqu’à aux pistes cyclables en fond de vallée, le paysage force l’humilité. En silence les plantes, les roches et les animaux se prépare à sombrer dans la longue nuit de l’hiver. Bientôt un lourd manteau blanc recouvrira les granites mauves, les lichens verts pales et les oranges des pâtures. Les bêtes sauvages s’endormiront dans leurs refuges et les troupeaux dans les étables. Les hommes retrouveront leur maison et leur livres et attendront le début du prochain cycle. Là haut, le temps virgilien gouverne les hommes et la faune. Tous attendront le départ de la prochaine boucle.

A vélo, la grimpe ne devient vraiment qu’une épreuve que lorsque l’on rentre dans les nuages tant la contemplation du paysage est une distraction. L’ascension devient alors mentale. Plus de repère, plus de paysage. On se retrouve seul, le rythme de chacun nous pousse dans une escalade solitaire à travers les limbes. Alors on pense, l’exploration se poursuit à l’intérieur. On se hisse lentement dans l’attente du panneau indiquant le col. Après les limbes et l’escalade qui nous force à enlever des couches; la descente nous métamorphose en Bibemdum. Nous enfilons tous nos vêtements disponibles. On descend si vite que nos oreilles se bouchent et se débouchent comme lors d’un atterrissage d’un avion. Les voitures n’osent plus doubler. Alors les montagne se referme dernière nous et comme un livre que l’on ouvre, la verticale devient horizontale.

Nous glissons jusqu’à la maison. Nous nous sentons libres et heureux. Déjà Simon cherchera maintenant à perfectionner sa connaissance de la météorologie car il pourra dire en rentrant: « tu vois ces nuages là haut, ben je suis aller plus haut avec mon vélo. ». 

Hophophop

Aller, Aller , Aller, Aller !

L’entrée dans le paysage mental
Simon en haut du Gottard
En haut du Furka, en bas coule le Rhône
By |2017-01-22T14:49:40+00:0022/10/2016|Le Paysage Européen|Commentaires fermés sur Les Alpes et la Suisse